11 Novembre : Une deux et tout ira bien

Dans la classe à mon père, le 11 Novembre était jour de fête. Ce jour là, j’avais quartier libre. La veille de la cérémonie,le Maire Mr Fougère venait chez nous pour tenter d’amadouer mon mécréant de père. C’était sans compter sur le caractère bien trempé de Mr Grenier qui en sus d’être anti- militariste était athée Dieu merci. C’est en vain que Mr Fougère tentait d’assouplir la position sur laquelle mon père campait farouchement :
— Mr l’instituteur, que faîtes –vous du sens civique ?
— Le sens civique commence par le respect des opinions d’autrui.
—Tous les instituteurs du département conduisent leurs élèves à la cérémonie.
—Les élèves peuvent y aller si ça leur chante mais sans moi.
A bout d’argument, le Maire n’avait pu obtenir que le Maître consentit à conduire ses élèves en rang serrés jusqu’au monument aux morts. Non, il ne serait pas dit que mon père défilerait sous un drapeau quel qu’il soit avec les rescapés de la guerre de 14 qui exhibaient jambes de bois et bras crochus pour la cérémonie.
C’est ainsi que chaque 11 Novembre, notre Maître faisait l’école buissonnière. Panier au bras, il s’escarpagnait à travers bois et prés. Cèpe dodu comme un moine, mousserons en rond à l’ombre des brindilles, gare à vous ! Fernand passe par là! Divines chanterelles cachées sous les aiguilles d’un pin, vesses de loups péteuses, rosés des prés malicieux, planquez-vous ! Fernand passe par ici !
Juchée au faîte d’un platane sur le jeu de boules qui jouxtait le monument aux morts, j’avais tout loisir d’observer le déroulement de la cérémonie. La fanfare jouait la Marseillaise et je me bouchais les oreilles tellement c’était faux. Ensuite, le Maire n’en finissait pas de bégayer de sa voix chevrotante les noms des soldats morts pour la France.Je m’amusais à entendre les prénoms désuets: Firmin, Hyppolite, Hyacinthe etc…Pendant ce temps, les écoliers se cramponnaient à des petits drapeaux tricolores que le mistral fouettait allègrement. Les écolières portaient les gerbes de chrysanthèmes.

Cette année 1963, de guerre lasse, mon père consentit à conduire sa classe à la cérémonie, à condition qu’il prononce le discours qu’il avait écrit pour la circonstance. Le Maire qui se savait piètre orateur accepta car mon père lui ôtait une épine de la gorge.
LeMaître,du haut de son mètre quatre vingt se planta tel un chêne devant la stèle commémorative. Ses cheveux noirs drus taillés en brosse, ses lunettes noires, ses yeux noirs du sud, tout lui donnait une allure impressionnante. Il déclama son texte de sa voix ample de basse :
Lorsque je suis né, la guerre de 14 -18, était finie. A la ferme, la guerre distribuait les cadeaux : Arthur dit la guerre à mon père, je t’offre cette jambe taillée dans le tronc d’un vigoureux chêne. Et solide avec ça, tu pourras toucher du bois, cela te portera chance.
Léon dit la guerre à mon oncle, je t’ ai arraché la main droite jusqu’ au coude de toute façon, tu ne savais pas écrire.
Pour toi, Gabrielle, dit la guerre à ma mère, pour avoir ciré mes bottes, avoir laissé deux fils au champ de bataille morts pour la France et élevé une belle fille à la chair fraîche pour nos soldats, je te fais cadeau de tes cheveux blancs et en prime une gerbe de nuits sans sommeil.
Quant à toi, Marcel le voisin, je te laisse cet œil de verre en souvenir d’un éclat d’obus qui a fait de toi une belle gueule cassée : Ton jour de gloire est arrivé : tu seras le numéro vedette dans un cirque où l’on exhibe des cauchemars ambulants.
Au village, je ne laisse que trente orphelins, une dizaine de maisons sans toit et les autres en ruine. Toi nouveau né, je me penche sur ton berceau. Au nom de la patrie, Fernand, je te laisse le pis des vaches tari, les pommiers calcinés dans le verger et ta sœur noyée au fond du puits. Que la terre te nourrisse avec ses caillasses piégées de grenades et t’allaite avec le lait des larmes.
Un silence de mort régnait sur l’assemblée. Les femmes pleuraient. Les hommes dansaient d’un pied sur l’autre comme si une grenade allait exploser. Les uns et les autres se regardaient à la dérobée, certains fronçaient les sourcils, d’autres fixaient le bout de leur chaussure.
Un poilu surnommé Vieufou sortit du rang en faisant de grands moulinets avec sa béquille. Il se planta face à mon père :
—Toi, tu en as des couilles pour parler comme ça dit-il en serrant chaleureusement la main de mon père.
—Nous avons versé assez de sang pour être respectés hurle la voix rouillée mais sonore de Verdun qui brandit sa main en forme de crochet tel un étendard.
—Couillon que tu es Verdun, on s’est tous faits couillonnés !
—Ta gueule ! Je me suis battu pour défendre ma patrie !
—Foutue connerie la guerre répond Vieufou.
Verdun hurle, crache, insulte, menace d’embrocher Vieufou avec son crochet. Le garde –champêtre empoigne l’enragé sur ordre du maire.
—Une deux, une deux, et tout ira bien, dansez avec vos béquilles se mit à entonner Vieufou : Allez tous ensemble, reprenez en chœur! Vieufou marche au pas en frappant le sol de sa béquille. Il fait le tour du monument suivi des enfants criards ravis de s’ébrouer. Le Maire emboîte le pas, suivi tels des moutons de Panurge par les villageois. Une deux, une deux et tout ira bien ….
Mr Grenier est seul immobile devant la stèle. Il est conscient de ce que les villageois attendent de lui : un geste et il est à tout jamais adopté par le village, mieux qu’en citoyen : en ami, en frère, porté en triomphe sous les vivats.
Il suffit qu’il reprenne le couplet : une deux, une deux et tout ira bien et de marcher en cadence. Il ne peut tout simplement pas le faire, même si c’est pour se moquer .Tout en lui refuse de se conformer. La troupe tourne autour de la stèle, yeux rivés sur mon père. Debout devant le monument aux morts, les yeux fixés au sol s’il avait osé, il se fut bouché les oreilles. Les misérables pense-t-il, ils n’attendent qu’un mot de moi pour me désigner chef des troupes et conduire le troupeau. Cela en sera fini de ma paix royale, de mes pensées libres.
Alors, Mr Grenier déserta les lieux d’un pas tranquille sans un mot, indifférent à la pagaille qu’il avait provoquée, avec sur le front la farouche fierté et la douce griserie de la liberté retrouvée. Comme si ce fut un signal, la foule rompant le défilé se dispersa par petits groupes.
Le soir, je vis mon père franchir le portail de l’école, tout guilleret, un panier de girolles à la main.

 

                                               Mich' Elle  Grenier           www.poémienne.fr