La passeuse du fleuve

Il faut traire, se dit Marie en titubant de fatigue jusqu’à l’étable. Se concentrer sur les taches quotidiennes. La quiétude de l’étable est son refuge. Son bébé marche à quatre pattes dans la paille, grogne à tue-tête comme un porcelet puis se met à miauler en frottant son nez contre la tête d’un veau. Le bambin lui donne ses doigts à téter et se tord de rire, chatouillé par la langue. Une génisse beugle, pis gonflé, le lait gicle mousseux dans le baquet sous les doigts experts de Marie. « Te voilà soulagée, pas vrai Marguerite ». Marie sent monter le lait dru au bout de ses seins gonflés tels des mappemondes.
La traite des vaches terminée, elle puise dans ses dernières forces pour porter les bidons de lait bourru dans la cuisine. Sa mère vient à son aide. Marie met la table, trois couverts. La mère sert la soupe de navets pommes de terre dans les écuelles où elle verse le lait tiède. Le père cale la miche de pain contre son estomac, lentement, il coupe des tranches de pain si nettes qu’on les dirait taillées au cordeau. Au fourneau, la mère bat l’omelette en un combat de fourchettes. Les paroles échangées se font dans un silence de langues qui clappent.
—Terminée la récolte des betteraves : Demain matin, on ira les vendre à la foire.

—Marie et son bébé nous accompagnent ? Ose demander la mère.

—Crénom de nom ! Pas question que les gens voient son bâtard, le déshonneur de la famille maugrée-t-il en mâchant son pain et son amertume. Demain, ta fille sortira le troupeau. La mère touille des mots qui ne viennent pas. Elle voudrait répondre qu’avec le petiot dans ses jupes, Marie bataille mais aucun son ne sort de sa bouche. Sa langue est sèche comme un vieux copeau de bois. Le père est de mauvais poil avec son regard de faux qu’on aiguise et sa voix bourrue.
Parfois, sur le seuil, un étranger attend. Le père accueille le saisonnier qui aura de l’ouvrage et de quoi manger. Dormir sur un matelas de foin dans la grange. Il vient de nulle part, ne possède rien, que le maigre pécule qu’on lui donne. Dans la cour un tronc de peuplier dénudé attend son heure. On l’a toujours vu là, raviné par les intempéries. Les chats aiment se lover dans le creux de son tronc. L’effort est rude à l’âge et pèse aux épaules du père. Paolo l’italien empoigne la cognée. Il pousse un formidable « Han ! » qui fend la bûche en deux. En catimini, Marie vient admirer le vigoureux jeune homme. Le saisonnier tombe la veste, ses muscles roulent, épaules comme des montagnes. Marie s’empresse de dresser des piles rectilignes de rondins et bûches. Il la dévisage de son regard où couve un feu noir. Le regard de Marie ne se dérobe pas, étincelle de braise dans ses prunelles. Jolie avec le fouillis châtain de ses cheveux, ses longs sourcils, ses prunelles mirabelle. Bien bâtie, grande, la taille svelte et le mollet dodu à croquer.
Les jeunes gens ont pris l’habitude de se retrouver aux heures creuses. Marie apprend des rudiments de français à l’italien et vice versa. Buon giorno, grazie mille gazouille-t-elle de sa voix aérienne. Lui dit bonjour mademoiselle Marie avec une voix étonnamment grave et sonore. Paolo touche le visage délicat de Marie, ses lèvres, retient sa nuque dans ses paumes. Il dénoue les torsades de ses cheveux châtain mordorés qui explosent en forêt vierge. Il s’enivre à leur senteur de foin. Son prénom par lui murmuré est une incantation à sa beauté sauvage.


Dans la cuisine, le bébé pleure dans son couffin.
—Qu’on fasse taire ce grognard ! Croasse le père.
Marie se lève de table pour allaiter l’enfant quand sa mère lui dit :
—Mange, Marie. Après la soupe il y a l’omelette, le fromage et des pommes au four en dessert. Je vais amuser un moment le petit.
Rassasiée, Marie monte dans sa chambre où elle donne la tétée à Angelo. L’odeur du nourrisson la réchauffe. Un robuste bébé brun qui ressemble comme deux gouttes de café à son père, le journalier employé à la ferme. Paolo ! Avec l’accent sur la première syllabe. Paolo est parti, promettant de revenir bientôt.
Par les après-midi torrides où l’on ne sortait pas les vaches, les amoureux s’échappaient. Dans un bras mystérieux du fleuve, ils nageaient vers l’îlot, une lagune plantée d’arbres bordée d’une plage de sable fin. Sous la caresse ombreuse des aulnes et des saules, ils faisaient de voluptueuses siestes. L’italien charmeur promettait monts et merveilles. Qu’il l’emmènerait en Toscane où sa mère lui apprendrait à faire la pasta.
Paolo fut subjugué par la splendeur de Marie. Un corps sensuel et généreux qui lui chavire les sens. Des seins pommelés d’une lactescence émouvante. Un ventre de palombe, bras et cuisses musclées de sauvageonne. Ses fesses sont des quartiers de lune impudiques. Il a bu à sa bouche framboise, à l’eau vive, à son sexe au goût de marée. Ils s’abandonnaient au plaisir de regarder voltiger les libellules complices de leurs amours. La peau mate de Paolo prenait des tons de bronze. Ses yeux gouttes de café riaient, ses boucles brunes enjouées brillaient au soleil. Il plongeait, déployait ses longues jambes dans l’onde verte. Il se baignait longtemps et avec une telle aisance, crée autant pour la terre que pour l’eau. Marie le rejoignait et ils faisaient l’amour dans l’eau.


La charrette est attelée dans la cour, remplie de betteraves fourragères rouges, bosselées et juteuses. De la fenêtre de sa chambre, Marie voit partir ses parents à la foire dans la charrette qui soupire cahin-caha. Le père ajuste sa casquette en visant le ciel couleur de lait battu. Regard terreux d’un homme harassé dès l’aube. Personne ne voit la mère avec son fichu sur la tête, maigre silhouette noiraude. La fille n’a jamais vu les cheveux de sa mère, à croire qu’elle était née avec son foulard. La charrette roule en soupirant cahin-caha. Elle scrute le long fleuve, l’autre rive au sud, la terre promise. Entre les prairies verdoyantes, il couleuvre paresseusement, bordé de peupliers moussus. Pas un pont en vue à travers l’immensité des eaux. Pas un cheval de poste qui chemine le long de la berge.
Aujourd’hui, elle doit partir. Question de survie. Assez de cette vie mesquine de ver de farine ! Ce qu’on exige d’elle : se lever tôt, pomper toute son énergie jusqu’ au soir. Dormir abrutie de fatigue sans rêves ni question jusqu’à l’aube suivante. Elle ne s’était jamais entendue avec le père. Plus elle grandissait, moins elle supportait ses reproches incessants. Et surtout celui de n’être qu’une fille.
Adieu ? Ce n’est pas le mot qu’elle sait dire, elle s’enfuira comme une voleuse. Les mouchoirs qu’on agite au bord des fleuves, c’est pour les gens qui ont du linge. Marie rassemble sa fortune : quelques sous raclés sur la monnaie du pain car le père ne paie pas son travail.
« Tu t’es faite engrossée par ce Rital ! Bien contente que je te garde sous mon toit ! » Avait aboyé le père. Depuis, plus un mot, plus un regard. Si sa pipe est chaude, son cœur est glacial.
Devant le miroir, Marie tressaille en torsadant ses cheveux à la diable : yeux sans éclat, un pli crispé sur les lèvres rentrées en dedans. Elle voit une mine triste, des joues creuses .Elle n’a que vingt ans.Qu' est devenue sa joliesse ? Elle ne veut pas être cette femme invisible, ombre d’elle-même. Celle qui rase les murs, bannie de la vie, avec l’impression qu’aucune eau, aucun ciel, aucun vent ne la lavera de cette humiliation qui lui colle à la peau comme une boue mauvaise. Tandis qu’elle fourre rageusement quelques hardes dans un sac en toile, elle secoue ses pensées amères.


Pas sûr qu’elle ait assez pour payer le passeur qui la mènera de l’autre côté du fleuve. Là-bas elle trouvera un travail et se mettra en quête du père de son enfant. Car Paolo est venu de là bas, il y est reparti. Marie écrit une lettre qu’elle laisse bien en vue pour sa mère, lui promettant de donner des nouvelles, une adresse où Paolo pourrait la rejoindre car elle espère que son homme reviendra.
Le passeur arrime sa barque à l’embarcadère. En attendant les passagers éventuels, il fume. Le vent du sud est doux. Un ciel de Mars asperge de ses giboulées la douceur printanière. Sa lumière noie les bleus, les verts, les gris brassés par les courants où s’effilochent les nuages. La brise fait voler les sarcelles, tandis que les inlassables pluviers éternisent un concours de plongeons. Une carpe en sautant happe une tipule tandis qu’une kermesse de libellules s’égaie dans l’air. La proue repose sur la berge boueuse marquée du pas des vaches qui sont venues s’abreuver.
Le clocher sonne huit coups lorsque l’homme les voit dévaler le pré du Cros de l’âne : Marie tient son marmot par la main et l’encourage à faire ses premiers pas. Elle porte un baluchon sur l’épaule. L’allure raide mais déterminée, comme si elle voulait se montrer irréprochable et en même temps passer inaperçue. Peut-être se méfiait-elle du monde entier ? La plantureuse jeune femme soulève l’enfant qui s’ accroche à son cou, enjambe la barque et va s’asseoir à l’avant sur un banc de bois. Elle surveille le petit qui trempe ses menottes dans l’eau en babillant.
Le batelier plonge la perche dans l’eau sombre, trouve un appui sous la vase, s’arc-boute, la repousse puissamment jusqu’à la poupe, la relève ruisselante et la pique à nouveau vers l’avant. Le bruissement des rames trouble à peine l’eau. Les plantes aquatiques s’écartent sous le ventre de l’embarcation. Les herbes constellées de lenticules traînent dans le sillage.
Marie lance un dernier regard vers la rive qui s’éloigne où, le jabot fier et haut sur pattes, un héron pêche solennellement dans la vase ; c’est un héron cendré qu’elle a souvent fait fuir en amenant les vaches boire. Les bêtes peuvent beugler pour sortir de l’étable, Marie ne viendra pas. Le chien enfermé n’est pas content. Marie si.
Le canot file paisiblement quand soudain le courant s’accélère. Des branchages venus de nulle part entravent le fleuve. La rive s’écarte toujours davantage. Le vent creuse la surface et soulève des vagues dans l’air. L’homme jure en assommant l’eau de grands coups de rame. Il a des manières brusques. Nez fort, visage olivâtre, ses cheveux drus coupés en brosse et sa barbe piquante lui donnent l’air d’un ragondin. Un brouillard vitreux fige ses yeux alambic. Il observe la fille-mère à la dérobée, se demande si elle a les sous, pousse la perche, engage à l’oblique vers le milieu du fleuve.
L’eau grise clapote sur les flancs. Angelo ravi suit du regard un cortège de canards qui se pavanent dans le sillage. Soudain il pleure, réclamant la tétée. Marie sort un sein blanc et plein comme une lune. Le petiot tête goulûment et s’endort repus. Marie aperçoit l’homme qui la fouille du regard comme si elle était un morceau de viande à l’étal. L’homme ricane, il lui manque des dents. Elle sent le tam-tam de son cœur. Etait-ce avisé de partir sur un coup de tête ? Ne prenait-elle pas des risques ? La jeune maman respire l’air vivifiant pour camoufler son désarroi. Elle niche le bébé bien à l’abri sous la proue dans son couffin.
Avant de contourner l’îlot au milieu du fleuve, le passeur se décide, réclame son dû. Il exige d’une voix rude trente sous pour passer le fleuve. Elle dit qu’elle n’a que vingt sous et les lui tend. L’homme laisse dériver la barque. De la perche il touche le tissu de la jupe, dénude un genou. La chaloupe tangue quand il s’approche d’elle avec un rire goguenard. Marie empoigne le bout de la rame avec laquelle elle frappe rudement l’homme qui perd l’équilibre et bascule dans le fleuve. Marie est seule avec son enfant en fragile équilibre au milieu du fleuve. Face au vent, ballottement incessant, violence des clapotis. Marie empoigne la rame de ses bras vigoureux. Elle a la sensation qu’à chaque coup de rame, elle va chavirer. Une conviction farouche l’ anime, ramer , toujours ramer. La proue bondit telle une bête sauvage. Le corps robuste de Marie ruisselle de sueur. Il exsude sa terreur, son humiliation, sa colère, il s’en délivre comme une eau trouble. Une force peu commune la pousse à s’écarter des remous. Farouchement, elle plonge la perche, à droite, à gauche, la barque avance doucement. Irrésistiblement, les passagers s’éloignent du courant impétueux, cap vers le sud.
En se retournant, elle voit gesticuler le naufragé debout sur un îlot. L’embarcation file au raz de l’eau, si bien que le flot vient mouiller les chevilles solides de la passeuse. Elle se sent lavée, rincée de toute cette fange qui bouchent ses pores. Elle est loin déjà, regard rivé sur l’autre rive, aspire une longue bouffée de cet air vigoureux qui sent la Loire. Elle voit se rapprocher les arbres de la berge, ralentit, passe dans un chenal où le canot s’immobilise. Adroitement, elle accoste et l’amarre autour d’un peuplier.


Chaussures cramponnées sur la terre ferme, Marie marche sur la chaussée pavée. Elle marche vers la vie devant elle, d’un vif élan, un pas qu’elle ne se connaissait pas. Angelo trottine à ses côtés en accrochant sa menotte dans sa main. Qu’importe à présent ce que Marie trouvera à l’horizon. Des couleurs inconnues l’appellent dans l’air phosphorescent. Elle redresse la tête, farouchement déterminée à poursuivre sa route envers et contre tout. Une route qui s’ouvre résolument vers les amandiers fleuris où la sève coule en cascade.

                                                       Mich' Elle Grenier  6 Novembre 2016