Soiffards de mots

 

Samedi 3 Octobre .

Les arbres luisent d’une clarté dorée, une douceur d’été qui n’en finit pas. Refleuri, le mimosa improvise une cinquième saison, la saison des cafés littéraires. Des cavaliers trottent dans les rues. Des comédiennes déclament aux fenêtres de la rue Pierre Julien qui prend des airs de plage avec ses cabines zébrées de bleu. J’entre dans l’une d’entre elles, comme au confessionnal. Une voix grave, une voix d’alcôve qui sait jouer de ses chatoiements chuchote à mon oreille un texte de mon choix : Une gorgée de bière de Philippe Delerm. Une voix qui désaltère ma soif de mots. Plus loin, un musicien de rue qui n’est pas manchot jette aux passants des bouffées d’accordéon. Je mets une pièce en lui demandant mon air favori, indifférence. Aux terrasses des cafés, les verres valsent sur leur unique pied, ma ville prend des airs de fête d’un film de Tati. Sur le parvis de la médiathèque, des gamins tourniquent sur des rollers. Me voici à la médiathèque où ont lieu les signatures.
  Aussitôt, je jette mon dévolu sur une écrivaine, soixante ans environ. Résolument féminine, elle est vêtue d’une robe noire élégante. Un buisson de cheveux noirs ondulés attachés en chignon dégage un visage clair aux traits fins. Elle a l’air enjoué d’une fillette qui s’émerveille de tout et de rien. Ses yeux crépitent de malice. Une cour d’admiratrices s’empresse autour d’elle, Marie Rouanet. Les rires fusent, enchantent ce milieu parfois austère de la littérature.
  Le soir, au café du Commerce, la magicienne des mots tient ses promesses. Beaucoup d’auteurs doués pour l’écriture ne le sont pas pour la parole. Entre autiste et auteur, il n’ y a que quelques lettres …
Marie Rouanet met son public à l’aise : elle souffle les questions, l’animateur n’a pas à compulser ses notes. Du coup, la rencontre s’annonce un vrai moment de partage.
  Avec son accent chantant de Béziers, elle lit un passage de son livre Quatre temps du silence .Elle nous embarque dans le monde d’Emilienne, paysanne du Languedoc. Une langue vivace, précise, qui amène le lecteur au cœur des choses, des êtres, un torrent musical qui fait parler tous les silences. Marie, la gourmande de mots commettrait un crime pour trouver le mot juste, précis : Les yeux du chat sont couleur de verveine fanée, pas autrement.
Ecriture sensuelle, en quête de l’intime où l’infime du quotidien devient sublime. Il y a des grains de poésie dans chaque particule de quartz qu’Emilienne laisse couler dans la paume de sa main : oui, elle entend couler la musique du sable.
  Quel appétit de vie, quelle santé infernale chez Emilienne, soixante ans passés ! Alors qu’elle vient de nourrir à la cuillère son mari agonisant, elle se mijote une pleine casserolée de brouillade aux œufs et à la tomate qu’elle mange à grands coups de mâchoire, à même la casserole. Elle jouit de son estomac qui remplit bien son travail, c’est de la félicité.
Pas de langue de bois! Emilienne évoque son mari mourant, alimenté avec des sondes pendant qu’elle fait l’amour, debout contre le mur du malheur avec son jeune amant, juste pour rassasier la faim du corps. Besoin vital de se coller au corps à corps, reprendre des forces vives pour accompagner son époux jusqu’au bout de la vie.
  Quand tombe l’heure grise, pour chasser les ombres, Emilienne chante, peuple la nuit de tempos rythmés et de belles mélopées. Elle chante, et les ombres rampent à genoux.
—Vous vous appelez Maria ? N’est- ce pas votre nom de chanteuse ?
  Sans se faire prier davantage, Maria se lève et chante d’une voix qui sait se faire forte ou fine, une voix qui ne peine pas. De vers en vers, elle chante une de ces vieilles complaintes interminables qui créent une incantation. Le public est sous le charme, mes poils se hérissent comme des dauphins hors de l’eau. Rien n’est plus beau qu’un chant à capella, pour le pur plaisir.
  Le stylo jubile en signant les autographes, l’escrivette aurait tout autant de plaisir à griffonner avec un crayon de bois sur un papier d’emballage ou tracer des lettres sur le sable, la jubilation est la même.
Dehors, la foule des grands soirs quadrille Montélimar. C’est revigorant de voir autant de soiffards de mots avides de se désaltérer à l’alambic des cafés littéraires 2005 : un grand cru.

Michelle Grenier Octobre 2005 1er prix du concours de nouvelles organisé par les cafés littéraires de Montélimar . 

Photo:Manon Tavenard lit dans son parc décembre 2012